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Le discours de Martin Luther King : « Au-delà du Vietnam : le moment de briser le silence » (titre original : « Beyond Vietnam : a time to break silence ») a été prononcé le 4 avril 1967 devant une assemblée à l’église Riverside de New-York, un an jour pour jour avant son assassinat. 


Présentation

François de Massot consacre dans la tribune des travailleurs de cette semaine un long article consacré à Martin Luther King

Au moment où les hommages les plus hypocrites des fauteurs de guerre du monde entier inondent la presse, vous lirez cet article  est hommage au combattant pour les droits civiques, à celui qui dans les dernières années de sa courte vie jeta toutes ses forces dans le combat contre la guerre et l’exploitation.

Dans les extraits que nous publions de son discours d’Avril 1967, Martin Luther King, avec ses mots et ses convictions, établit un lien indissoluble entre l’oppression des noirs, les guerres  menées par le gouvernement américain et la guerre sociale contre les pauvres et les exploités

Son engagement pour joindre dans un combat commun la lutte contre la ségrégation, contre la guerre et contre l’exploitation fut la cause directe de son assassinat

En publiant ses fortes et belles paroles, nous rendons un hommage mérité à celui qui en toute conscience du risque qu’il prenait engagea sa vie pour la cause de l’émancipation humaine

– Il y a pour commencer un rapport évident et très facile à établir entre la guerre au Vietnam et la lutte que moi, et d’autres, menons en Amérique. Il y a quelques années de cela, il y eut un moment de clarté dans cette lutte. Il a semblé qu’il y avait une promesse réelle d’espoir pour les pauvres, blancs et noirs réunis, à travers le Poverty Program. Puis survint l’escalade au Vietnam, et j’ai vu ce programme brisé et éviscéré comme s’il était devenu le jouet politique inutile d’une société rendue folle par la guerre, et j’ai su que l’Amérique n’investirait jamais les fonds et l’énergie nécessaires pour la réhabilitation des pauvres aussi longtemps que le Vietnam continuerait à drainer les hommes, les talents et l’argent comme un aspirateur démoniaque et destructeur. J’étais alors de plus en plus obligé de voir la guerre comme un ennemi des pauvres et de l’attaquer en tant que tel. 

– Peut-être que la prise de conscience la plus tragique de la réalité survint lorsqu’il devint clair pour moi que la guerre ne se contentait pas de dévaster les espoirs des pauvres dans le pays. Elle envoyait aussi leurs fils, leurs frères et leurs maris combattre et mourir dans des proportions extraordinairement élevées par rapport au reste de la population. Nous prenions de jeunes noirs, estropiés par notre société, et nous les envoyions à 10 000 kilomètres de là pour garantir des libertés en Asie du Sud Est dont ils ne bénéficient pas eux-mêmes dans le sud-ouest de la Géorgie ou dans Harlem Est. Nous avons été placés de manière répétée devant l’ironie cruelle de regarder sur nos écrans des jeunes garçons noirs et blancs tuer et mourir ensemble pour un pays où il ne leur était pas permis de s’asseoir côte à côte dans les mêmes écoles. Nous les avons vus, dans une même solidarité brutale, mettre le feu aux huttes d’un pauvre village, mais nous réalisons qu’ils ne vivraient jamais dans le même block à Détroit. Je ne pouvais pas rester silencieux devant une si cruelle manipulation des pauvres. 

En marchant parmi les jeunes gens en colère, rejetés et désespérés, je leur ait dit que les cocktails Molotov et les fusils ne résoudraient pas leurs problèmes. J’ai essayé de leur offrir ma plus profonde compassion tout en conservant ma conviction que le changement social le plus significatif vient à travers l’action non violente. Mais, demandaient-ils, et le Vietnam ? Ils demandaient si notre pays n’utilisaient pas lui-même une dose massive de violence pour résoudre ses problèmes, pour apporter les changements qu’il souhaitait. Leurs questions ont fait mouche, et j’ai su que je ne pourrai jamais plus élever ma voix contre la violence des opprimés dans les ghettos sans avoir auparavant parlé haut et clair au plus grand pourvoyeur de violence du monde aujourd’hui – mon propre gouvernement. Pour l’amour de ces garçons, pour l’amour de ce gouvernement, pour l’amour des centaines de milliers de personnes qui tremblent sous la violence, je ne saurais garder le silence. 

– Pour ceux qui me posent la question : « N’êtes-vous pas un dirigeant du mouvement pour les droits civiques ? » et, par là même, pensent m’exclure du mouvement pour la paix, j’ai la réponse suivante : En 1957, lorsqu’un groupe d’entre nous créa la Southern Christian Leadership Conference, nous choisîmes comme devise « Pour le salut de l’âme de l’Amérique ». Nous étions convaincus que nous ne pouvions pas limiter notre vision à certains droits des noirs, mais que nous devions au contraire affirmer notre conviction que l’Amérique ne serait jamais libre ou sauvée tant que les descendants de ses esclaves ne seront pas libérés des chaînes qu’ils portent encore. 

– Maintenant, il doit être absolument clair que quiconque se préoccupant de l’intégrité et de la vie de l’Amérique aujourd’hui ne peut ignorer la présente guerre. Si l’âme de l’Amérique était empoisonnée, l’autopsie, en partie, révélerait le mot « Vietnam ». L’âme de l’Amérique ne sera pas sauvée aussi longtemps que le pays détruira les espoirs des hommes à travers le monde. 

– Que pensent les paysans vietnamiens lorsque nous nous allons avec les propriétaires terriens et que nous refusons de traduire en actes nos nombreux discours concernant une réforme agraire ? Que pensent-ils alors que nous essayons nos dernières armes sur eux, tout comme les Allemands ont essayé leurs nouveaux médicaments et tortures dans les camps de concentration en Europe ? Où sont les racines du Vietnam indépendant que nous prétendons construire ? 

– Maintenant, je voudrais qu’il soit clair que, tout en essayant d’être le porte-parole des sans-voix du Vietnam et en essayant de comprendre les arguments de ceux que nous appelons l’ennemi, je suis tout aussi préoccupé par nos propres troupes qui se trouvent là-bas. Parce qu’il m’apparaît que ce à quoi nous les soumettons au Vietnam dépasse le simple processus de brutalité inhérent à toute guerre où se font face deux armées qui cherchent à se détruire. Nous ajoutons le cynisme au processus de mort, car nos soldats doivent se rendent compte assez rapidement que nous ne combattons en réalité pour aucune de ces choses pour lesquelles nous prétendons combattre. Ils doivent très vite se rendre compte que leur gouvernement les a envoyés dans un conflit entre Vietnamiens, et les plus perspicaces comprennent certainement que nous sommes du côté des plus puissants tout en créant un enfer pour les pauvres. 

Une véritable révolution des valeurs ressentira bientôt le malaise devant le contraste frappant entre la pauvreté et la richesse. Indignée, elle regardera de l’autre côté de l’océan et verra les capitalistes de l’Occident qui investissent d’énormes quantités d’argent en Asie, en Afrique et en Amérique du sud seulement pour en tirer le profit et sans égard pour le mieux-être social de ces pays, et elle dira : Ce n’est pas juste. Elle regardera notre alliance avec l’aristocratie foncière en Amérique du Sud et dira : Ce n’est pas juste. L’arrogance de l’Occident qui se croit permis de faire la leçon à tout le monde n’est pas juste. 
Une véritable révolution des valeurs jettera un regard sur l’ordre mondial et dira : Cette façon de régler les différents n’est pas juste. Cette guerre qui brûle des êtres humains au napalm, qui remplit nos maisons d’orphelins et de veuves, qui injecte le poison de la haine dans les veine de personnes normalement humaines, qui ramène des hommes des champs de bataille sanglants physiquement handicapés et psychologiquement troublés, ne peut être réconciliée avec la sagesse, la justice et l’amour. Une nation qui continue année après année à dépenser plus d’argent pour la défense militaire que pour les programmes de mieux-être social marche vers la mort spirituelle. 

 Notre seul espoir aujourd’hui est notre habilité à reconquérir l’esprit révolutionnaire et à déclarer dans un monde parfois hostile notre hostilité éternelle à la pauvreté, au racisme et au militarisme. »